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Presque une chanson de troubadour, presque un exposé ou un rêve

Chaque semaine, coup d’œil sur l’actualité poétique. Ce lundi, Aline César et sa biographie de la poétesse et metteuse en scène britannique du XVIIe siècle Aphra Behn.

«Aphra Behn (1640-1689) a eu beau être reconnue et célèbre en son temps, elle n’en fut pas moins oubliée et dédaignée.» On pourrait changer le nom au début de cette phrase et la réutiliser en tant de circonstances, à chaque fois qu’on déterre ces femmes méconnues qui avaient réussi la prouesse de s’élever vers des espaces qui ne leur étaient pas ouverts, mais ont perdu en mourant tout le bénéfice de leurs efforts pour disparaître dans les limbes de nos mémoires collectives. C’est un nom ou bien un autre, c’est une découverte des années plus tard, des tâtonnements, des recherches, des retrouvailles. Des biographies en guise de renaissance. Dans ce ballet de la mémoire, Aphra Behn a eu une chance unique : elle a croisé le chemin d’une artiste, Aline César, qui lui a dédié un long récit-poème, à l’écrit et sur scène. Cela donne un ovni indescriptible, presque une chanson de troubadour, presque un exposé ou un rêve, sous forme de livre édité chez Supernova.

On y revit vers par vers la vie d’Aphra Behn, née Johnson : une enfance sous Cromwell, la guerre civile et la campagne du Kent, un mariage, un voyage, un veuvage, une mission d’espionnage. Aphra, veuve Behn, nom de code Astrea, est envoyée par la couronne britannique dans les Flandres, « elle n’est toujours pas payée malgré ses demandes répétées ». Astrea, de nom de code devient nom de plume, et Aphra Behn écrit sa première pièce, une critique du mariage arrangé. Elle en écrira en tout vingt, ainsi que des romans et de la poésie, mâtinés de féminisme avant-gardiste. Moqueur, un écrivain parmi ses contemporains écrit d’elle que « pute et poétesse vont si bien ensemble /que tu ne peux être l’une sans être l’autre ». Ce sont d’ailleurs ces mots dans leur version originale qu’Aline César a choisis en guise de titre délicieusement anachronique pour son livre, Punk and Poetess. Poétesse et pute, ou poétesse et punk, Aphra Behn est en tout cas selon Virginia Woolf la première anglaise à vivre de sa plume. Et peu de choses la résument aussi bien que son épitaphe : « Ici gît une preuve que l’esprit ne saurait /Suffire à protéger de la mortalité.»

Libération / Camille Paix / 7 mars 2021


Radio France / #Culture Prime / Artiviste, Aphra Behn, Punk and Poetess / septembre 2020

Une voix qui déboulonne le patriarcat

Espionnage et littérature : qui était Aphra Behn autrice à succès du XVIIe siècle et oubliée très vite après ?

Aphra Behn est surnommée la « George Sand » de l’Angleterre. Au XVIIe siècle, elle fut espionne aux Pays-Bas, puis autrice à succès à Londres, modèle de liberté et féministe, pionnière dans la dénonciation de la colonisation. Un livre et une tournée permettent de la découvrir en France. Comme beaucoup de créatrices oubliées, Aphra Behn fut une autrice et comédienne accomplie en son temps, au XVIIe siècle. Elle a eu du succès, puis a été oubliée pendant près de 300 ans, avant de revenir à grâce à la faveur de recherches récentes. Aujourd’hui, cette femme de lettres, qui fut aussi espionne, est classée en Angleterre parmi les classiques, après un long passage au purgatoire des femmes libres et révoltées.

L’autrice et historienne Aline César s’emploie en France à faire revivre ses textes sur scène, et cherche par tous moyens à combler les zones floues d’une biographie qu’Aphra Behn a contribué elle-même à coder. Elle publie cet automne un récit poétique de sa vie, « Aphra Behn, Punk and Poetess » (Supernova) et propose une version jeune public d’une des oeuvres d’Aphra Behn, « Oroonoko, prince esclave », en tournée d’octobre à décembre.

Une femme du XVIIe siècle résolue

On sait à peu près sûrement qu’Aphra Behn est issue d’une famille assez modeste. Née en 1640 sous le nom de Johnson, elle a pris le nom de son mari, Behn, mort trois ans après leur mariage.

Elle serait allée au Surinam avec sa famille, à l’âge de 23 ans, aurait perdu son père lors du voyage, père dont elle a écrit qu’il était supposé occuper un poste important sur place. Ensuite elle se serait mariée avec Johan Behn, marchand, et serait devenue espionne pour le compte de la couronne d’Angleterre, avant d’enflammer les salons et les théâtres avec ses pièces et ses romans.

Envoyée à Anvers en Hollande, elle est l‘agent 160, et prend comme nom de code Astrea,  qui deviendra plus tard également son nom de plume. Probablement espérait-elle vivre de ce métier, en tout cas elle s’est montrée très efficace. Grâce à son réseau de relations, elle a réussi à savoir qu’une attaque se préparait contre Londres. Elle en a prévenu ses commanditaires mais ils ne l’ont pas prise au sérieux. L’attaque sur la Tamise eut pourtant bien lieu, mais l’espionne n’a pas été payée. Tombée dans la misère, Aphra finit même par être emprisonnée pour dettes.

Il lui fallut donc survivre avant tout. « Elle me touche car elle avait trois obsessions », dit Aline César.  » Veuve très jeune, à 26 ans, sans héritage, en prison pour dettes, elle ne pense absolument pas à se remarier pour assurer un confort matériel. Elle choisit de travailler comme copiste, puis autrice, et surtout de vivre de sa plume, c’est la première obsession. Deuxièmement, elle souhaite être considérée comme une artiste à l’égale des hommes, et non comme une curiosité mondaine. Enfin, elle souhaitait que son œuvre passe à la postérité et que d’autres femmes écrivent pour le théâtre à sa suite. » Sur ce troisième point, elle n’a pas été exaucée ; quant à son vœu de postérité, il rencontra des mouvements contraires au fil du temps. Célèbre jusqu’au XVIIIe siècle, elle tomba ensuite dans l’oubli, y compris en Angleterre même, avant que quelques chercheurs ou chercheuses, ou féministes, ne viennent exhumer ses écrits.

Une voix pour les esclaves

Avec ses 13 romans, 18 comédies et 2 tragédies, elle a contribué à la naissance du roman anglais, et plus tard elle sera une inspiratrice pour Virginia Woolf. Il faut aussi lui reconnaître d’avoir été une pionnière dans la dénonciation de la colonisation et de ses atrocités.

Dans les années 1660, le Suriname est une colonie hollandaise d’Amérique du Sud occupée par les Anglais. Du voyage qu’elle y aurait fait, elle tire un roman qui aujourd’hui encore fait date dans la prise de conscience des méfaits de la colonisation, « Oroonoko« , publié en 1688, un an avant sa mort. Oroonoko est un esclave noir qui prend la tête d’une révolte, et périt après de multiples mutilations ordonnées par les colons pour le punir. En se mettant du côté des esclaves, elle change le regard sur les conséquences de l’occupation des territoires lointains par les Occidentaux.

Le roman a remporté un grand succès au moment de sa sortie et « ce livre a inspiré les abolitionnistes, notamment les abolitionnistes français, et a pris en défaut le regard autocentré des Européens à l’époque », explique Aline César.

Une voix qui déboulonne le patriarcat

La première œuvre d’Aphra Behn est « Le Mariage forcé », en 1670, beaucoup plus féministe que la pièce de Molière six ans plus tôt sur ce sujet, puis viendra plus tard la « Vierge muette », ou « l’Histoire de la nonne », et elle va s’imposer peu à peu comme une autrice donnant aux femmes d’autres rôles que ceux que la bonne société de l’époque attend d’elles. Elle met en scène des femmes qui brillent par leur intelligence et non leur beauté, qui se marient à des hommes dont le caractère est aussi fort que le leur, bref, des femmes qui décident pour elles-mêmes ce dont elles ont besoin.

Aphra Behn a du succès, notamment parce qu’elle recueille la bienveillance du roi Charles II, parce que le public la suit, mais elle est aussi très critiquée par ses contemporains, et les puritains qui voient en elle une femme trop libre.

« Il y a une charge révolutionnaire dans son œuvre, par rapport à la critique du patriarcat », explique Aline César, qui retranscrit des passages entiers de ses pièces dans son ouvrage poétique « Aphra Behn, Punk and Poetess ». Punk au XVIIe siècle signifiait « pute », et l’écrivain contemporain de Behn, Robert Gould, lui adresse cette insulte en vers : « For Punk and Poetess agree so Pat, You cannot well be This and not be That » (Car pute et poétesse vont si bien ensemble que tu ne peux être l’une sans être l’autre). La transgression qu’elle propose ne lui est pas pardonnée, ni à elle, ni à ses suivantes.

« Quand je demande à mes étudiantes combien de pièces de théâtre écrites par des femmes elles ont vues lors des derniers mois, ça ne dépasse jamais trois, et ce sont des autrices récentes. Il y a un impensé sur la création des femmes des siècles précédents », explique Aline César, qui est aussi enseignante à l’université de Paris III.  Ainsi, Aphra Behn fait partie de ces autrices oubliées, malgré l’empreinte qu’elles ont pu laisser.

France Inter.fr / Christine Siméone / 21 septembre 2020

Comme une harangue

Dès les premières lignes, on ressent que ce texte a été écrit pour être dit, pour être lu à voix haute, comme une harangue. L’état-civil d’Aphra Behn est scandé à chaque étape de sa vie, soulignant un événement particulier. Ce procédé devient au fil des lignes étonnamment poétique. Le texte est le fruit d’une auteure lettrée, d’une metteure en scène brillante, d’une artiste inclassable, d’une pédagogue inventive, d’une jeune femme accomplie en perpétuel mouvement : Aline César.

Club Mediapart / Djalila Dechache / 4 juillet 2022

Un percutant portrait Punk

Aphra apparait alors comme la porte-parole de toutes ces femmes. Elle défend les minorités, se bat contre l’injustice et le racisme. C’est une pionnière du mouvement féministe dont Aline César dresse un percutant portrait Punk (and poetess) is not dead !

Alice CréationLitté / 2020

Les Imposteurs / Guillaume Richez

Écouter l’émission :

Une artiste à la marge des courants idéologiques dominants

Aline César crée une forme légère autour de la vie et de l’œuvre de l’auteure anglaise Aphra Behn (1640 -1689). Une forme entre lecture, narration et musique, au sein de laquelle Catherine Rétoré et Dramane Dembele nous transportent dans l’univers d’une artiste atypique.
Ecrivaine célèbre de son vivant, Aphra Behn (1640 – 1689) est aujourd’hui tombée dans l’oubli. Mariée puis veuve à 26 ans, espionne pour le compte de Charles II d’Angleterre, exploratrice parcourant le monde, traductrice, auteure prolifique d’une vingtaine de pièces, elle fut l’une des premières femmes à vivre de sa plume. C’est cette personnalité insolite que l’écrivaine et metteure en scène Aline César a choisi de mettre à l’honneur à travers plusieurs créations, dont une présentée au Théâtre de Saint-Maur.
Modèle de liberté et féministe avant la lettre, explique la fondatrice de la Compagnie Asphalte, Aphra Behn n’est pas seulement pour moi une épigone singulière, elle pose aussi la question de la légitimité, de la possibilité de créer et de la nécessité de se positionner parfois à la marge des courants idéologiques dominants. « C’est pourquoi je mène un travail d’écriture et de mise en scène autour d’Aphra Behn, c’est pourquoi je pourrais aussi revendiquer cette épithète “Punk and Poetess”. Des textes (pour la plupart inédits), éclairages biographiques : une plongée en mots et en musiques au cœur d’une destinée hors du commun.

La Terrasse / Manuel Piolat Soleymat / 27 septembre 2017 – N° 258